Cet article n’est pas une grille d’autodiagnostic, et il ne doit pas servir à se coller une étiquette. Une fatigue persistante et des douleurs diffuses ont de nombreuses autres causes, dont plusieurs sont réversibles et se traitent : anémie, carence en fer ou en vitamine B12, hypothyroïdie, apnée du sommeil, diabète, maladie cœliaque, effets indésirables de médicaments, dépression. Ces pistes doivent être recherchées avant toute autre conclusion. L’objet de cet article est de comprendre pourquoi tant de personnes restent sans réponse, et comment préparer une consultation utile.
- Parmi les personnes remplissant les critères reconnus : 14,2 % de diagnostics pour le syndrome de fatigue chronique, 25,2 % pour la fibromyalgie, 47,6 % pour le syndrome de l’intestin irritable.
- Ce qui décide du diagnostic n’est pas la sévérité des symptômes. Ce sont des facteurs de parcours.
- Et un résultat qui donne le vertige : avoir un trouble anxieux ou dépressif diminue la probabilité de recevoir le diagnostic.
L’échelle du problème
Des chercheurs de l’université de Groningue, aux Pays-Bas, ont exploité la cohorte Lifelines, qui suit une population générale de grande taille. Leur travail a été publié dans le Journal of Psychosomatic Research.
Sur 152 807 participants, 10 017 remplissaient les critères diagnostiques d’au moins un de ces 3 syndromes. Puis les chercheurs ont simplement demandé : avez-vous reçu ce diagnostic ?
- Syndrome de fatigue chronique, aussi appelé encéphalomyélite myalgique : 14,2 %. Pour une personne diagnostiquée, environ 6 ne le sont pas.
- Fibromyalgie : 25,2 %. Pour une personne diagnostiquée, 3 vivent avec les mêmes symptômes sans le savoir.
- Syndrome de l’intestin irritable : 47,6 %. Un peu moins de la moitié.
Pour l’ordre de grandeur : dans cette même cohorte, les prévalences estimées tournent autour de 1,5 % pour l’encéphalomyélite myalgique, 1,8 % pour la fibromyalgie et 9,1 % pour le syndrome de l’intestin irritable. Ce ne sont pas des maladies rares.
L’étiquette qui recouvre tout le reste
Voilà le résultat le plus dérangeant de cette étude, et celui dont on parle le moins.
Les chercheurs ont cherché quels facteurs étaient associés au fait de recevoir, ou non, un diagnostic.
Associés positivement : être une femme, avoir un niveau d’études moins élevé, présenter des comorbidités somatiques, consulter davantage, et être en emploi.
Associés négativement, c’est-à-dire diminuant la probabilité d’avoir le diagnostic : être plus âgé, fumer, et avoir un trouble dépressif ou anxieux.
Une personne qui remplit les critères de la fibromyalgie ou du syndrome de fatigue chronique, et qui souffre par ailleurs d’anxiété ou de dépression, a moins de chances de recevoir le diagnostic. Mesuré sur 152 807 personnes. L’étiquette posée en premier recouvre tout ce qui arrive après : on ne lit plus ce qu’il y a dessous, et la recherche s’arrête.
Le corollaire est aussi important. Les personnes qui consultent peu, ou qui minimisent leurs plaintes parce qu’elles ont appris à ne pas être crues, restent statistiquement invisibles. Leur maladie n’est pas moins grave. Leur parcours est plus court.
Ce que le nom change, et ce qu’il ne change pas
Ici, l’honnêteté impose une nuance que l’étude met en avant et qu’il serait facile de cacher.
Recevoir un diagnostic était associé à une moindre qualité de vie, à une anxiété liée à la santé plus élevée, et à une capacité de travail physique réduite.
Faut-il en conclure qu’il vaut mieux ne pas savoir ? Non, et pour une raison de méthode. Cette étude est transversale : elle photographie une situation à un instant donné. Elle ne peut donc pas dire si le diagnostic dégrade la qualité de vie, ou si ce sont simplement les personnes les plus atteintes qui finissent par obtenir un diagnostic. La seconde explication est au moins aussi plausible que la première.
Autre limite à garder en tête : les critères ont été évalués par questionnaires auto-rapportés validés, pas par examen clinique. Remplir les critères d’un questionnaire n’équivaut pas à un diagnostic médical.
Ce que le nom change vraiment, en revanche, est très concret. Il ouvre l’accès à une prise en charge adaptée. Il arrête la ronde des examens inutiles. Et il permet des aménagements, au travail comme à la maison.
Le conseil du comptoir
Le geste le plus utile ne coûte rien et ne demande aucun rendez-vous : documenter avant de consulter.
Pendant 4 à 6 semaines, tenez un journal quotidien, sur papier ou sur téléphone, avec 5 lignes seulement.
- L’énergie disponible dans la journée, notée de 0 à 10.
- Les douleurs : intensité et localisation.
- Le sommeil : durée, et surtout sensation au réveil.
- Le malaise après effort : ce qui a été fait la veille, et l’état du lendemain.
- La clarté mentale : capacité à se concentrer, à suivre une conversation, à retrouver ses mots.
La quatrième ligne est la plus importante, et c’est celle que personne ne pense à noter. Une aggravation qui survient 12 ou 24 heures après un effort, et qui dure plusieurs jours, est une information clinique de premier plan. Elle ne ressemble à aucune fatigue ordinaire, et elle ne se voit jamais en consultation.
Ce journal vaut mieux qu’un énième bilan sanguin normal. Un bilan normal ne prouve rien d’autre que sa normalité. Un journal montre la fluctuation, le rythme, les déclencheurs. Il objective ce que le corps fait entre 2 consultations.
Si vous êtes suivi pour une anxiété ou une dépression, dites-le en consultation. Mais n’acceptez pas qu’elle explique tout. Cette étude montre précisément que c’est là que la recherche s’arrête trop tôt. Et rappelez-vous qu’il serait dommage de porter une étiquette lourde sur une carence en fer : les autres causes se cherchent d’abord.
Questions fréquentes
Mon bilan sanguin est normal, est-ce que ça exclut quelque chose ?
Non. Un bilan normal permet d’écarter certaines causes, ce qui est utile, mais ces syndromes ne se diagnostiquent pas par une prise de sang. Ils se diagnostiquent sur des critères cliniques précis, après avoir éliminé les autres explications.
Combien de temps faut-il pour obtenir un diagnostic ?
Les chiffres avancés par les associations de patients parlent de 5 à 10 ans pour la fibromyalgie et de 4 à 8 ans pour l’encéphalomyélite myalgique, avec 4 à 6 spécialistes consultés. C’est long, et c’est exactement ce que cette étude aide à expliquer.
À quoi sert un diagnostic s’il n’existe pas de traitement curatif ?
À obtenir une prise en charge adaptée, à arrêter les examens inutiles, et à permettre des aménagements concrets. Un symptôme nommé se gère différemment d’un symptôme inexpliqué.
L’essentiel de ce 3 octobre
6 personnes sur 7 remplissant les critères du syndrome de fatigue chronique n’ont pas le nom de leur maladie. 3 sur 4 pour la fibromyalgie. Sur 152 807 personnes évaluées.
Et ce n’est pas la sévérité des symptômes qui fait la différence, c’est le parcours. Avec un résultat qui devrait figurer dans tous les cursus de santé : avoir un trouble anxieux ou dépressif diminue la probabilité de recevoir le diagnostic. L’étiquette posée en premier recouvre celles qui viennent après. Ce que vous pouvez faire, vous, tient dans un carnet tenu 4 semaines. Avec une ligne que personne ne pense à noter : l’état du lendemain après une journée chargée.
- Tattan M, Hanssen DJC, Rosmalen JGM, « Who receives a diagnostic label for fibromyalgia, chronic fatigue syndrome, and irritable bowel syndrome ? A study in the Lifelines cohort », Journal of Psychosomatic Research, juin 2026, 205:112609, DOI 10.1016/j.jpsychores.2026.112609.
- Cohorte Lifelines, université de Groningue, données de prévalence des syndromes fonctionnels.
Les informations contenues dans cet article sont fournies à titre informatif et de vulgarisation scientifique. Elles ne constituent pas un avis médical et ne sauraient remplacer une consultation avec un professionnel de santé. En cas de doute ou de symptômes, consultez votre médecin ou votre pharmacien. Mentions légales complètes.
Mon bilan sanguin est normal, est-ce que cela exclut ces maladies ?
Non. Un bilan normal permet d’écarter certaines causes, ce qui est une étape utile et nécessaire, mais la fibromyalgie et le syndrome de fatigue chronique ne se diagnostiquent pas par une prise de sang. Ils reposent sur des critères cliniques précis, appliqués après avoir éliminé les autres explications possibles.
Combien de temps faut-il en moyenne pour obtenir un diagnostic ?
Les chiffres avancés par les associations de patients évoquent 5 à 10 ans pour la fibromyalgie et 4 à 8 ans pour l’encéphalomyélite myalgique, avec 4 à 6 spécialistes consultés en moyenne. L’étude de la cohorte Lifelines aide à comprendre pourquoi : ce sont des facteurs de parcours, et non la sévérité des symptômes, qui déterminent l’accès au diagnostic.
À quoi sert un diagnostic s’il n’existe pas de traitement curatif ?
À obtenir une prise en charge adaptée, à mettre fin à la succession d’examens inutiles, et à permettre des aménagements concrets au travail comme à la maison. Un symptôme nommé se gère différemment d’un symptôme inexpliqué, y compris dans le regard de l’entourage.










