- Regarder son téléphone tête baissée peut faire peser jusqu’à 27 kg sur la nuque. On appelle ça le « tech neck ».
- La vue des enfants ? Ce n’est pas le temps passé de près sur un écran qui l’abîme, mais le manque de temps passé dehors.
- La force de préhension recule chez les jeunes générations — un indicateur qui prédit la mortalité mieux que la tension artérielle.
- Chez l’enfant, la motricité fine trinque aussi : un vrai enjeu pour les apprentissages scolaires.
Contexte : ce que révèle l’enquête de la BBC
Le journaliste Thomas Germain a d’abord remarqué une callosité sur son petit doigt, pile là où il coince son téléphone depuis des années. Ça l’a intrigué : et le reste du corps, dans tout ça ? On parle beaucoup des effets des écrans sur l’attention et le sommeil, beaucoup moins sur le squelette, la peau, les yeux ou la force musculaire. Il a donc interrogé plusieurs chercheurs, chacun spécialiste d’un organe différent, pour dresser un état des lieux complet.
Le tableau qui en ressort touche cinq zones bien distinctes : la nuque, la peau, les yeux, les mains et la motricité fine chez l’enfant. Aucun de ces effets n’est, pris isolément, dramatique. Mais mis bout à bout, ils dessinent une réalité simple : nos usages numériques ont une empreinte physique, pas seulement mentale. Et cette empreinte est en grande partie évitable, à condition de connaître les bons réflexes. C’est tout l’objet de cet article, organe par organe.
La nuque : le fameux « tech neck »
Quand la tête penche vers l’avant pour regarder un écran, le poids qu’elle exerce sur la colonne cervicale grimpe en flèche. En position neutre, la tête pèse 10 à 12 kg. Inclinée à 15°, elle en pèse déjà 27. À 30°, 40 kg. À 45°, 49 kg. Et à 60° — l’angle typique pour lire un SMS — jusqu’à 27 kg de charge supplémentaire s’ajoutent, soit l’équivalent d’un enfant de 7 ans posé sur la nuque. C’est le résultat des travaux du chirurgien Kenneth Hansraj, publiés en 2014 dans Surgical Technology International, qui ont donné son nom à ce syndrome : le « tech neck ».
Répété plusieurs heures par jour, cette surcharge use les disques intervertébraux, favorise une perte de la courbure naturelle du cou et peut, avec les années, comprimer certains nerfs — d’où des fourmillements ou douleurs qui irradient dans les bras. Certains dermatologues s’interrogent en parallèle sur un lien entre cette posture répétée et l’apparition de rides au niveau du cou. L’hypothèse est plausible sur le papier, mais aucune étude solide ne l’a confirmée à ce jour — de quoi rester prudent face aux crèmes « anti-tech-neck » qui fleurissent en ligne.
La bonne nouvelle : le geste correctif est gratuit et immédiat. Remontez l’écran à hauteur des yeux, à peu près à la longueur du bras — la même règle vaut pour un ordinateur portable posé trop bas. Faites une pause de quelques minutes toutes les 30 minutes. Et si une gêne persiste, des exercices ciblés existent, à valider avec un médecin ou un kinésithérapeute.
La peau : montres connectées et rides du cou
Au-delà de la nuque, la peau a aussi son mot à dire — en particulier pour les adeptes de la montre connectée portée sans interruption. Sous le bracelet, l’environnement chaud, humide et sombre est un terrain idéal pour les levures : irritations, rougeurs, parfois eczéma. Ce déséquilibre peut fragiliser la barrière cutanée et favoriser des sensibilités à certains matériaux présents dans les bracelets et boîtiers — nickel, caoutchouc, latex, ou une famille de composés chimiques appelés acrylates.
Le remède est simple : retirez la montre régulièrement dans la journée, lavez et séchez soigneusement la zone, et en cas de port prolongé, appliquez une crème barrière protectrice. Si une irritation persiste malgré ces précautions, une consultation dermatologique permet d’identifier l’allergène en cause.
Les yeux : le vrai responsable n’est pas celui qu’on croit
La myopie explose chez les enfants depuis plusieurs décennies, et l’intuition pointe naturellement vers les écrans. Mais l’étude CLEERE (Collaborative Longitudinal Evaluation of Ethnicity and Refractive Error) — un suivi américain de plus de 20 ans financé par le National Eye Institute, mené notamment par le chercheur Donald Mutti — a cherché spécifiquement un lien entre le « travail de près » (lecture, écran) et l’apparition ou la progression de la myopie. Résultat : ce lien est beaucoup plus faible qu’attendu.
Ce que l’étude a en revanche mis en évidence, c’est un effet protecteur net du temps passé à l’extérieur. L’hypothèse avancée : la lumière naturelle, bien plus intense qu’un éclairage intérieur, stimulerait la libération de dopamine par la rétine, ce qui influencerait le développement de l’œil. Autrement dit, le problème n’est pas tant le temps passé sur un écran que le temps qui n’est pas passé dehors — un usage massif des écrans s’accompagnant souvent d’un mode de vie plus sédentaire et plus casanier.
Le conseil qui en découle est presque contre-intuitif : plutôt que de chronométrer chaque minute d’écran de votre enfant, encouragez-le à sortir jouer, avec une protection solaire et des lunettes adaptées. C’est aussi bénéfique pour la qualité du sommeil.
Les mains : un marqueur de santé qu’on ignore trop souvent
La force de préhension — la capacité à serrer fort avec la main — est un indicateur de santé de plus en plus surveillé par les chercheurs. Une vaste étude internationale (l’étude PURE, publiée dans The Lancet en 2015, portant sur près de 140 000 adultes dans 17 pays) a montré qu’elle prédit mieux la mortalité toutes causes confondues que la tension artérielle systolique. Chaque baisse de 5 kg de force de préhension était associée à une hausse de 16 % du risque de décès, toutes causes confondues.
Or cette force décline dans plusieurs pays, en particulier chez les jeunes générations, selon des travaux menés notamment par le chercheur Johannes Beller sur des données européennes. Le mode de vie sédentaire, centré sur les écrans et le travail de bureau, est une explication plausible, même si la causalité exacte reste à établir.
Comment savoir où vous en êtes ? Testez-vous : serrez une balle de tennis aussi fort que possible et maintenez la pression 15 à 30 secondes. Si c’est difficile, ce n’est pas qu’un problème de mains — c’est un signal pour retravailler votre condition physique générale. Le renforcement passe par des gestes simples et accessibles : porter ses courses, travailler la préhension avec un accessoire dédié, ou simplement bouger davantage au quotidien.
La motricité fine des enfants : l’angle mort
Dernier organe passé au crible : la coordination main-œil, cette capacité qui relie l’esprit et le corps pour des gestes précis. Une étude allemande menée par Sebastian Suggate et Philipp Martzog auprès d’enfants d’âge préscolaire associe un temps d’écran élevé à un développement plus faible de la motricité fine — la capacité à manipuler de petits objets, découper, dessiner, boutonner un vêtement.
Ce n’est pas un détail : la motricité fine est corrélée aux apprentissages scolaires et au développement cognitif de l’enfant. Le message des chercheurs n’est toutefois pas de bannir les écrans, mais d’introduire consciemment des activités manuelles concrètes dans le quotidien : cuisine, pâte à modeler, bricolage, dessin, ou apprentissage d’un instrument de musique. Des gestes simples, qui n’demandent ni matériel coûteux ni organisation complexe.
La checklist à appliquer dès aujourd’hui
- Nuque : écran à hauteur des yeux, à longueur de bras. Pause de quelques minutes toutes les 30 minutes.
- Peau : montre connectée retirée régulièrement, zone lavée et séchée, crème barrière si port prolongé.
- Yeux (enfants) : priorité au temps dehors plutôt qu’au chronométrage du temps d’écran. Crème solaire et lunettes adaptées.
- Mains : test de préhension avec une balle (15-30 secondes). Bouger davantage au quotidien si le résultat est faible.
- Motricité (enfants) : activités manuelles concrètes en complément des écrans — cuisine, bricolage, dessin, musique.
Le conseil de la pharmacieUn doute sur une gêne à la nuque, une irritation sous votre montre connectée ou la vue de votre enfant ? Passez nous en parler. On prend le temps d’un vrai échange, sans rendez-vous.
FAQ
Le temps d’écran cause-t-il vraiment la myopie de mon enfant ?
Pas directement. Les études longitudinales montrent un lien beaucoup plus faible qu’on ne le pense entre le « travail de près » et la myopie. C’est surtout le manque de temps passé en extérieur qui semble jouer un rôle protecteur.
Existe-t-il des crèmes efficaces contre les « rides du tech neck » ?
Non, aucune étude sérieuse ne valide ces produits marketés comme « anti-tech-neck ». Une routine de soin classique (hydratation, protection solaire) reste la référence.
Dois-je m’inquiéter pour la force de mes mains ?
Si vous n’arrivez pas à maintenir une pression ferme sur une balle pendant 15 à 30 secondes, c’est un signe à ne pas négliger, surtout combiné à une vie très sédentaire. Parlez-en à votre médecin ou à votre pharmacie lors d’un bilan de forme.
Le tech neck touche-t-il aussi les enfants ?
Oui, et le risque est même plus élevé : la tête d’un enfant représente une part plus importante de son poids corporel que chez l’adulte, ce qui accentue la charge relative sur sa nuque en cas de posture penchée prolongée.
À partir de quand dois-je m’inquiéter pour la motricité fine de mon enfant ?
S’il peine à tenir un crayon, boutonner un vêtement ou manipuler de petits objets pour son âge, parlez-en à votre médecin ou à votre pharmacie : un simple rééquilibrage des activités quotidiennes suffit souvent.
L’essentiel de ce 8 juillet
Votre smartphone ne capte pas que votre attention. Il façonne aussi votre posture, votre peau, vos yeux et la force de vos mains — et chez l’enfant, sa motricité fine. Rien d’alarmant, promis : aucun de ces effets n’est irréversible ni immédiat.
Il suffit d’ajuster quelques habitudes : la hauteur de l’écran, des pauses régulières, du temps dehors, des activités manuelles, et un œil de temps en temps sur sa propre force de préhension. Des petits réglages. Pas une révolution de votre vie numérique.
- Thomas Germain, « What screens are really doing to your body », BBC Future, 1er juillet 2026.
- Hansraj K. K., « Assessment of Stresses in the Cervical Spine Caused by Posture and Position of the Head », Surgical Technology International, 2014.
- Étude CLEERE (Collaborative Longitudinal Evaluation of Ethnicity and Refractive Error), Donald Mutti et al., National Eye Institute.
- Leong D. P. et al., « Prognostic value of grip strength: findings from the Prospective Urban Rural Epidemiology (PURE) study », The Lancet, 2015;386(9990):266-273.
- Martzog P. & Suggate S. P., « Screen media are associated with fine motor skill development in preschool children », Early Childhood Research Quarterly, 2022;60:363-373.
- Beller J., travaux sur les tendances générationnelles de la force de préhension, étude SHARE (Allemagne, Suède, Espagne).
Les informations contenues dans cet article sont fournies à titre informatif et de vulgarisation scientifique. Elles ne constituent pas un avis médical et ne sauraient remplacer une consultation avec un professionnel de santé. En cas de doute ou de symptômes, consultez votre médecin ou votre pharmacie. Mentions légales complètes.
Le temps d’écran cause-t-il vraiment la myopie de mon enfant ?
Pas directement. Les études sur le long terme montrent un lien bien plus faible qu’on ne le pense entre le « travail de près » et la myopie. Ce qui protège vraiment ? Le temps passé dehors.
Existe-t-il des crèmes efficaces contre les « rides du tech neck » ?
Non. Aucune étude sérieuse ne valide ces produits « anti-tech-neck ». Une routine classique (hydratation, protection solaire) reste la meilleure option.
Dois-je m’inquiéter pour la force de mes mains ?
Si vous n’arrivez pas à maintenir une pression ferme sur une balle 15 à 30 secondes, ne balayez pas ça d’un revers de main. Surtout si vous êtes très sédentaire. Parlez-en à votre médecin ou à votre pharmacie lors d’un bilan de forme.










